La sécurité n’est plus seulement une ligne dans le budget de la défense. Elle passe maintenant par les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures, les systèmes énergétiques, les matériaux essentiels et les réseaux technologiques fiables. Les gouvernements, les entreprises et les consommateurs accordent une plus grande valeur à la fiabilité et à l’accès. Toutefois, pour assurer cette sécurité, il faut une capacité supplémentaire, une redondance et des investissements, et le capital n’est plus bon marché ni abondant. Ce coût doit être assumé par quelqu’un, de sorte que la question plus difficile devient celle de savoir qui est réellement payé pour assurer cette sécurité.
La question centrale en matière de placement n’est pas de savoir où la demande de sécurité augmentera. Il s’agit de savoir qui peut capter la prime de sécurité et qui la financera.
Cette distinction devient plus importante à mesure que la sécurité redéfinit l’avantage concurrentiel dans un éventail croissant de secteurs. Dans un monde de plus en plus caractérisé par la confiance, la résilience et le contrôle, les sociétés sont récompensées non seulement pour leur efficacité, mais aussi pour leur fiabilité et leur accès. Le principal critère est de savoir si la demande liée à la sécurité se traduit par un pouvoir de fixation des prix, des flux de trésorerie durables et des rendements qui justifient le capital déployé.
La sécurité doit donc être comprise davantage comme un cadre de sélection d’actions que comme une répartition sectorielle générale. L’occasion consiste à repérer les sociétés qui peuvent investir dans la sécurité afin de convertir la confiance, l’accès et la rareté en valeur économique, sans que le coût n’érode le rendement du capital investi.
Principaux points à retenir
La sécurité passe d’une préoccupation politique à une force économique qui touche les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures, les technologies, l’énergie, les matières premières et les capacités stratégiques.
Les mesures de soutien peuvent améliorer la visibilité de la demande, mais elles ne peuvent pas garantir des rendements intéressants. À mesure que la demande de capital augmentera, les résultats pour les actionnaires dépendront toujours de l’intensité du capital, de l’exécution, de la concurrence et des coûts de financement.
Les gagnantes seront les sociétés capables de gagner une prime de sécurité grâce à la confiance, à l’accès ou au contrôle, tout en préservant les flux de trésorerie disponibles et en maintenant la rigueur en matière de capital. Le coût retombera sur celles qui sont tenues de renforcer leur résilience sans pouvoir la facturer suffisamment.
Le cadre de placement d’hier devient moins fiable
Pendant la plus grande partie des 30 à 40 dernières années, les sociétés ont été récompensées pour leur efficacité : approvisionnement à faible coût, logistique juste à temps, production impartie, stocks réduits et financement bon marché. La demande pouvait souvent être satisfaite par les réseaux existants, avec un capital supplémentaire limité.
Ce modèle est en train de changer. Les clients et les gouvernements se demandent si l’offre sera disponible au besoin, si l’on peut se fier aux réseaux, où la production est située et comment les systèmes se comporteront sous l’effet de tensions cybernétiques, géopolitiques ou opérationnelles. Ces questions redessinent les chaînes d’approvisionnement autour de la résilience et du contrôle stratégique.
Les conséquences économiques varient fortement d’une société à l’autre. Certaines entreprises peuvent facturer un accès fiable, des capacités rares ou une fiabilité essentielle à la mission. D’autres doivent détenir plus de stocks, dupliquer leur capacité ou relocaliser la production sans obtenir de pouvoir de fixation des prix. La sécurité renforce l’avantage concurrentiel de certaines sociétés et augmente, pour d’autres, le coût de la concurrence.
L’efficacité demeure importante. Mais dans un monde plus fragmenté, la fiabilité, le contrôle et l’accès influent de plus en plus sur les marges, l’intensité du capital et la conversion en trésorerie.
Les gouvernements deviennent des acteurs de l’affectation des capitaux stratégiques
Les gouvernements déterminent de plus en plus où les capitaux sont déployés au moyen des marchés publics, d’incitatifs fiscaux, de contrôles des exportations, de participations stratégiques et de partenariats public-privé. Ces outils façonnent la demande, la capacité, l’accès aux marchés et les conditions de financement dans les secteurs de la défense, de l’énergie, des semi-conducteurs, des matériaux essentiels et des infrastructures.
Le soutien des pouvoirs publics améliore la visibilité des revenus et réduit certaines formes d’incertitude. Cela n’élimine pas le risque de rendement. Les contrats de marchés publics peuvent limiter le potentiel de hausse ou transférer le risque d’exécution aux fournisseurs. Les mesures incitatives peuvent encourager l’investissement sans modifier le caractère cyclique de l’industrie. La demande protégée peut attirer de nouveaux capitaux, intensifier la concurrence et exposer les actionnaires minoritaires à des objectifs politiques qui diffèrent des leurs.
La distinction est de savoir si ce soutien améliore la rentabilité des projets ou s’il ne fait que financer les mêmes choses. Si les incitatifs ne font qu’encourager davantage d’investissements dans des actifs structurellement à plus faible rendement, l’importance stratégique peut coexister avec des résultats décevants pour les actionnaires.
Lorsque la demande se traduit par des besoins matériels
Le programme de sécurité émergent est de plus en plus lié aux systèmes physiques. Les centres de données ont besoin d’électricité, de connexions au réseau, de refroidissement, de terrains, de semi-conducteurs et d’autres infrastructures de soutien. Des chaînes d’approvisionnement résilientes nécessitent des matériaux, une capacité de fabrication, des stocks, de la logistique et une production fiable. La défense, la sécurité énergétique, la fiabilité du réseau, les infrastructures d’IA et le rapatriement de la production se disputent tous des bassins de capitaux, de main-d’œuvre, d’électricité, de capacités d’ingénierie et de permis qui se chevauchent.
La concurrence pour les mêmes intrants augmente les coûts, retarde les projets et fait de l’exécution un élément central du dossier de placement. Une certaine capacité sera construite parce qu’elle est stratégiquement nécessaire, et non parce qu’elle offre naturellement un rendement élevé. Les gouvernements et les clients peuvent accepter le coût de la redondance ou de la production intérieure, mais les investisseurs en actions doivent tout de même déterminer qui paie pour cela et si les actionnaires sont adéquatement rémunérés.
L’élargissement du cycle du capital relève les exigences en matière de placement
À mesure que le programme de sécurité étendra les dépenses en immobilisations au-delà des fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle et des infrastructures d’IA pour englober les réseaux électriques, la défense, la sécurité énergétique, les matières premières et la fabrication stratégique, cette expansion ne se fera pas en vase clos. Elle survient parallèlement à des emprunts publics déjà élevés, alors que les gouvernements financent de nouvelles priorités en matière de sécurité, refinancent les dettes existantes à des taux plus élevés et respectent les engagements liés au vieillissement de la population. L’épargne est limitée et, lorsque les emprunteurs publics et privés puisent dans le même bassin, le capital est rationné par le prix. Cette sensibilité est visible dans la gestion de la dette elle-même. Le Trésor américain a manifesté un intérêt pour la modulation du profil d’échéance des émissions afin d’atténuer les pressions sur l’extrémité longue de la courbe. Ces mesures ne règlent pas la situation budgétaire sous-jacente, mais elles montrent que l’offre de titres de créance et les primes de terme sont maintenant des contraintes réelles plutôt que des conditions de fond.
Cela modifie la question que doivent se poser les investisseurs en actions. Un cycle de dépenses en immobilisations plus large peut soutenir la croissance nominale et les revenus de certaines sociétés, mais il peut aussi accroître le taux de rendement minimal pour la création de valeur. Si les mêmes forces qui stimulent la demande augmentent également les coûts de financement, les taux d’actualisation et les pressions sur les flux de trésorerie disponibles, les actionnaires pourraient ne pas en tirer pleinement parti.
La sécurité peut stimuler la demande, mais le capital a toujours un prix.
Qui gagne la prime de sécurité et qui la finance?
L’importance stratégique n’est pas la même chose que l’attrait des placements. Une société peut être essentielle à la sécurité nationale ou économique et ne pas obtenir de rendements intéressants si elle n’a pas de pouvoir de fixation des prix, si elle investit excessivement bien avant que la demande se concrétise, si elle exerce ses activités dans un cadre économique réglementé ou si elle est en concurrence dans un marché où le soutien des pouvoirs publics attire trop de capitaux.
Figure 3 : L’exposition n’est pas synonyme d’avantage
| Catégorie | Ce qu’elle englobe | Question clé pour l’investisseur |
| Bénéficiaires | Sociétés qui peuvent obtenir une prime de sécurité | La pertinence stratégique améliore-t-elle la tarification, les flux de trésorerie et les rendements? |
| Facilitateurs | Sociétés qui fournissent des outils, des infrastructures ou des intrants essentiels | Les marges, l’évaluation, le risque d’exécution et le caractère cyclique sont-ils gérables? |
| Sociétés qui assument les coûts | Sociétés qui absorbent le coût plus élevé de la résilience | Peuvent-elles répercuter ces coûts sans affaiblir la demande ou les rendements? |
Ces catégories ne sont pas fixes. Une société bénéficiaire peut devoir assumer les coûts si la concurrence s’intensifie, si l’intensité du capital augmente ou si les politiques changent. Un facilitateur peut créer une valeur importante s’il conserve une position de goulot d’étranglement et un pouvoir de fixation des prix, ou décevoir si l’offre augmente trop rapidement.
Ce que les investisseurs doivent valider
Dans l’ensemble des secteurs et des régions, le cadre analytique demeure le même. Les investisseurs devraient évaluer :
- Pouvoir de fixation des prix : La société peut-elle facturer la confiance, la fiabilité, la rareté ou l’accès?
- Intensité du capital : Quel montant faut-il investir et quand les flux de trésorerie suivront-ils?
- Écart de rendement : Le rendement supplémentaire du capital investi dépassera-t-il le coût du capital?
- Points de contrôle : La société occupe-t-elle une position défendable qui est difficile à reproduire ou à supplanter?
- Pérennité des politiques : Le soutien est-il susceptible de survivre au changement politique, et comment les avantages sont-ils partagés?
- Risque lié au cycle du capital : L’attention des pouvoirs publics et les subventions pourraient-elles attirer suffisamment de nouvelle offre pour miner les rendements à long terme?
- Évaluation : La prime de sécurité prévue est-elle déjà prise en compte dans le cours de l’action?
Les répercussions sectorielles sont vastes. Les infrastructures énergétiques et de réseau pourraient profiter d’investissements dans la fiabilité et le transport d’électricité. Les sociétés technologiques pourraient profiter de la demande de réseaux fiables, de semi-conducteurs essentiels et d’infrastructures qui constituent des goulots d’étranglement. Certaines entreprises des secteurs des matériaux et de l’industrie pourraient tirer parti de la demande stratégique et de la localisation des chaînes d’approvisionnement. Toutefois, l’exposition sectorielle ne devrait pas être le point de départ. Dans chaque domaine, les sociétés différeront considérablement sur le plan du pouvoir de fixation des prix, des besoins de financement, du risque d’exécution et de la rigueur en matière de capital.
Conclusion : La sécurité crée des écarts, sans garantir de gagnants
La sécurité devient de plus en plus précieuse dans l’économie mondiale, mais la création de valeur ne sera pas répartie de façon égale. À mesure que les gouvernements, les entreprises et les consommateurs accordent une plus grande importance à la fiabilité, à la continuité et à la sécurité de l’offre, la demande de dispositifs de protection devrait augmenter dans un large éventail de secteurs. Pourtant, les dispositifs de protection devront être construits, doublés ou maintenus en réserve, et le capital pour le faire n’est ni gratuit ni illimité.
La tâche consiste donc à déterminer où la sécurité améliore la rentabilité plutôt que de simplement ajouter des coûts. Les occasions les plus intéressantes ne se trouvent pas dans les sociétés les plus exposées à la sécurité, mais dans celles qui sont en mesure de convertir la confiance, l’accès et la rareté en rendements qui demeurent durables même lorsque les capitaux affluent vers elles.
Il s’agit d’un travail d’analyse ascendante, et la réponse change à mesure que les prix fluctuent. L’exposition à ce thème est facile à obtenir. Le fait d’être payé pour cela, plutôt que de payer pour cela, ne l’est pas.
Source : Bloomberg Index Services Limited. BLOOMBERGMD est une marque de commerce et de service de Bloomberg Finance L.P. et de ses sociétés affiliées (collectivement « Bloomberg »). BARCLAYSMD est une marque de commerce et de service de Barclays Bank Plc (collectivement avec ses sociétés affiliées, « Barclays »), utilisée sous licence. Bloomberg ou les concédants de licence de Bloomberg, y compris Barclays, détiennent tous les droits patrimoniaux des indices Bloomberg Barclays. Ni Bloomberg ni Barclays n’approuve ni n’endosse ce document, n’offre de garantie quant à l’exactitude ou l’exhaustivité des renseignements qu’il contient ou n’offre de garantie, expresse ou implicite, relativement aux résultats pouvant être obtenus par suite de leur utilisation et, dans toute la mesure où cela est permis par la loi, ne saurait être tenue responsable des préjudices ou dommages pouvant en découler.
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AUTEUR
ROSS CARTWRIGHT
Stratège principal,
Groupe des stratégies et analyses